Je m'appelle Marie, Marie de Magdelene. Ce corps desséché que
vous contemplez sans plus savoir si vous êtes émus, dégoûtés,
attirés ou effrayés, ce corps-là a vu Jésus.
Pourquoi j'étais là? Je ne sais plus, je ne sais pas; j'y étais. Tous les hommes courraient vers Lui, qui avec déférence, qui par curiosité, qui pour le confondre. J'ai suivi machinalement, à moins qu'il n'y ait eu de l'espoir, s'il restait une once d'espoir sous ma tunique. J'ai suivi. Tous s'agitaient, parlaient, tentaient de se faire remarquer, poussant du coude et de la voix, ou poussant la soumission à l'extrême. Je regardais sans savoir si j'étais concernée. Soudain son regard a croisé le mien, un regard de feu et de miel, celui d'un lion en chasse et d'un enfant transparent. Il aurait fallu que je baisse les yeux, il aurait fallu que je me retire: je suis femme, j'étais prostituée, comment ai-je osé être là? Je ne pouvais plus bouger, j'étais hypnotisée, paralysée. Avant que je sache pourquoi, comment, Il était dressé devant moi. A l'instant où il a pris ma main, j'ai su qu'il voyait tout de moi: l'enfant rieuse, l'enfant grave, la fillette pauvre, la jeune fille rêveuse, la femme offerte, achetée mais jamais prise, la femme rieuse mais triste, sans espoir, Marie-couche-toi-là, Marie-qui-ne-compte-pour-personne, Marie-à-mourir. A l'instant j'ai su que j'étais vierge, totalement vierge, de tout mon être baptisé de lumière, lavée de toutes mes fautes y compris celles que je ne me pardonnais pas.
Il parlait d'amour et m'a regardée. Il disait que l'amour nous sauve. Soudain j'ai vu: si je suis venue à Lui c'est que j'ai tant aimé! Les hommes venaient à moi avec leur monnaie, sûrs qu'ici au moins ils seraient accueillis. Si la clientèle était aussi bonne, ce n'est pas que j'étais très belle mais je les aimais. Je voyais le mendiant sous le prince, l'enfant sous le bravache, les larmes dans leurs yeux secs. Je n'avais qu'un corps à donner pour les consoler, je le donnais. Je les connaissais si bien qu'ils venaient parfais s'asseoir sur ma natte sans parler, sans rien demander; ils s'asseyaient. Je prenais un main crispée ou posais la mienne sur une épaule tendue. Alors tout coulait comme un fleuve surgissant d'eux, brisant les barrages: la vie si dure, les peurs, la compétition pour la terre, l'argent, les honneurs, les femmes, le manque d'amour reçu, le manque d'amour donné, tous les manques de leurs vies soi-disant réussies. Ils parlaient devant la femelle mais pas à la femme; ils s'épanchaient parce que je ne suis rien ni personne, juste une transparence où se jeter sans risques puisqu'il suffisait de payer de quelques pièces et non de leur personne. Savaient-ils que je les aimais, le pressentaient-ils? Auraient-ils compris si je le leur avait dit? L'amour, pour eux, c'était la possession sans partage, et moi je les aimais tous. Ce que j'aimais ce n'était pas l'un ou l'autre mais l'Humanité en eux.
Certains, aujourd'hui, prétendent que je n'étais pas une prostituée, que j'étais quelqu'un qui se montre, qu'on voit trop en somme: une femme qui se met en avant quand elle devrait rentrer au logis et s'effacer dans la soumission. Ne les croyez pas; je n'étais pas qu'une femme hardie, j'étais Femme professant l'amour. Aujourd'hui je suis fière, car j'ai été protégée du mensonge. Jamais ne j'ai eu à prétendre aimer qui venait à moi: j'aimais, je n'aimais pas, c'était mon histoire, celle que personne ne souhaitait entendre. J'ai appris à dire OUI: oui aux tristes, oui aux laids, oui aux estropiés, oui à tous ceux qui n'ont jamais croisé que des non. Oui aux noceurs, oui aux ivrognes, oui aux mal mariés à qui l'hôtelier, le vigneron et l'épouse disent oui en pensant non. Oui aux solitaires, oui aux misanthropes, oui aux misogynes, oui aux violents qui ne savent que dire non. Etrangement, lorsque je les croisais en ville, j'avais l'impression qu'ils étaient mes enfants partis "vivre leur vie". Je ne savais pas alors que Dieu m'appelait de cette façon-là. Je me croyais perdue, je me croyais indigne, je riais de douleur, je pleurais parfois toute seule. Car les hommes m'auraient quittée si j'avais pleuré devant eux, et les femmes auraient ri.
Jésus est venu, Il m'a vue dans la foule, Il a marché vers moi. Je n'ai pas dit non. Je n'ai même pas dit oui tant c'était naturel.
Je m'appelle Marie, Marie
de Magdelene. Ce corps a vu le corps de Jésus et je comprends qu'il vous
fascine, mais ne vous attachez pas aux apparences. Renoncez aux fétiches.
Voyez plutôt, vrillée en moi, l'Ame de son Ame.
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©Martine
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